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Pourquoi j’ai mis un pagne à la dame ?

L’art, les femmes et s’envoler
ou pourquoi j’ai mis un pagne à la dame ?

Lettre ouverte à la commune de Languédias
le Bran, début janvier 2023 (publication antidatée)

Cette lettre n’a pas grande importance… Ne la lisez pas si vous n’en avez pas bien le temps.
Lisez là si vous pensez pouvoir y trouver votre joie ? Lisez-là si vous aimez lire, si vous aimez l’art et vous envoler – ou un mélange de tout cela.
Bonjour !

Lundi aprèm, j’ai ceint un tissu chamarré aux hanches de la statue lEnvol, qui fait figure de proue sur la place de l’église. Ça lui allait bien, coup de bol. Meilleurs vœux !

Après quoi j’ai écrit sur la stelle avec du blanc arboricole « 2023 : anarchie féministe, amour, paix et compréhension » (en mode symbolique), j’ai posé à ses pieds un petit miroir d’enfant avec ce mot « Regard·e » au marqueur, et quelques brochures sur le consentement, le narcissisme et les perspectives libertaires*. J’ai pris les photos, causé avec deux ou trois personnes qui passaient par là (dont une vieille amie), et je suis reparti.
De tout cela j’ai informé aussi d’emblée quelques camarades, et j’ai dit que j’expliquerais mieux mes intentions : dont acte.

Il y a quelques années, quand je faisais partie du conseil municipal de Languédias et qu’on a voté les projets de rénovation du centre bourg, j’étais parmi les élu-e-s enthousiastes à l’idée de son volet artistique (dont je ne me suis guère occupé, « on ne peut pas être partout »). Je me suis réjoui du processus participatif qui nous a fait choisir cette direction, d’après l’esquisse de M. Gicquel (l’alternative était un peu trop « bateau » et pesante à mon goût), pour célébrer avec une forme vivante et féminine le granit local, l’union de la pierre lourde et de la fluide douceur, etc. Simple, beau, riche de sens, what else ?

Sauf que lorsque l’inauguration a eu lieu, je n’ai pas retrouvé l’épure de la forme que j’avais choisie (en même temps qu’une grosse moitié d’un peu plus d’une centaine de concitoyen-ne-s), et j’ai été un peu déçu – presque choqué. Sans pudibonderie einh, puritain c’est pas trop « mon genre », mais…

Cet envol en effet, ce n’était plus tant l’ondine ou plutôt la sylphide granitide tendue vers le ciel et l’horizon : c’était devenue une femme abstraite mais sexy, bien plus conforme aux standarts du genre. Ses bras levés et sa tête penchée (nouveauté par rapport à la maquette) m’évoquaient surtout – ainsi qu’à mes amies – une posture lascive, abandonnée aux regards de tous (enfin, surtout des hommes…). Et elle s’offrait là juste au carrefour, c’est-à-dire en mode hyper-exposé. Putain mince ! c’était pas le projet. L’inverse même, en fait.

Le discours du maire, à côté du sculpteur, parlant des valeurs féminines (voire du Féminin avec une majuscule), et de leur sens en politique, aïe… pour moi direct, ça a dissonné. Les brefs retours de l’adjoint qui avait suivi l’affaire en allant dans l’atelier de l’artiste (encore un autre homme) ne m’avaient pas préparé à cette déconvenue.
Comment me dissocier, ou mieux corriger ce que je vivais comme une sorte de trahison symbolique ?

En tant que féministe, je voyais le male gaze accomplir encore une victoire, d’autant plus tristement que j’avais espéré justement l’inverse (naïvement certes).

En bon chrétien comme en tant que laïc, je trouvais le résultat un peu provo, comme ça juste à quelques mètres de l’entrée de l’église paroissiale… et personnellement j’aurais pu facilement le digérer (je ne suis pas catholique), mais à titre d’élu censé représenter les différentes couleurs de la communauté, je trouvais ça borderline, quand même…

En tant que citoyen, je ne pouvais guère qu’applaudir : la meuf est mignonne, le projet bien ficelé, tout le monde en public du moins semble content, etc. Pourquoi « foutre la merde ? » Et puis après tout, ne suis-je pas un homme ?

En tant qu’anarchiste encore, je me sentais a posteriori rageux d’un processus où je n’avais pas suffisamment pris de responsabilité (naïvement là aussi).

En tant qu’artiste enfin, je me jurais en secret de faire quelque chose… un jour. Mais quoi ?

J’aurais pu tenter alors une critique et des propositions, mais je n’y croyais guère. Après quelques années de démocratie représentative, et pour diverses raisons, j’étais devenu persona non grata au sein du conseil**.
Puis, tout le monde avait d’autres pains sur les planches, et moi aussi.

À cette même période en effet, un nouveau conseil a pris la relève, élu de nouveau largement avec une bonne part de l’ancienne équipe – qui a fait globalement, et fait encore pour autant que je le sache, un super travail pour la commune.

À ce moment-là d’ailleurs, j’ai suggéré au maire et à l’intéressée de proposer à ce nouveau cercle un renouveau audacieux : élire à son chef plutôt que la tête de liste ma voisine au dépouillement, aussi vive et scrupuleuse que je le fus, j’ai nommé Romane Faramin – qui comptabilisait plus de voix que personne, avec les ratures autorisées dans nos p’tites communes.
Une des plus jeunes mairesses de France : ça aurait fait le buzz et ça aurait pu contribuer à une évolution intéressante des mentalités locales.
Et puis une municipalité, n’est-ce pas de toutes façons un ouvrage d’équipe ? Jérémy Dauphin, en tant qu’homme compétent, énergique, engagé et charismatique, aurait su la seconder et la soutenir, ainsi que le reste de la team.
Mais bon, opter pour un modèle conventionnel, c’est parfois plus sage.

Et d’ailleurs, « de quoi j’me mêle ? »
J’habitais déjà Dinan alors, et j’ai quitté depuis le secteur pour m’installer à Brocéliande. J’ai passé il y a peu le relais sur le projet collectif où j’étais encore naguère associé au sein d’une propriété coopérative*** : sans doute ma principale contribution languédiaçaise.

Pourtant j’ai encore bien des ami-e-s par là, et régulièrement je repassais devant cette statue – de sorte que je n’en avais pas fini avec cette tension symbolique, politique et artistique – tension légère mais quand même, quelques tonnes.
Diverses possibilités m’ont traversé l’esprit et ça a mûri lentement, jusqu’à ce nouvel an 2022 où finalement une action simple et claire m’est apparue : je l’ai réalisée presque aussitôt.

Les deux livres qu’on voit sur la photo, et que je n’ai pas laissés sous la pluie : le dernier Virginie Despentes (où son féminisme met de l’eau dans sa rage, et aborde une populaire et inspirante critique de l’art…), et un petit entretien illustré avec l’écoféministe Vandana Shiva, si touchante et attentive pour les paysans du monde entier.

Quant au petit miroir au milieu, avec cette petite fille qui rêve de paix en jouant avec sa poupée … il invite à l’introspection, à la remise en question.

Que pourrions-nous proposer, de l’autre côté du miroir, pour cette œuvre ?

Voteriez-vous par exemple une petite enveloppe à allouer à un groupe de femmes de Languédias, qui se constituerait pour l’occasion en mode intergénérationnel, et réfléchirait à la question : qu’est-ce qu’on fait pour ajuster cet envol ?
Et passerait à l’acte ensuite, après vous avoir raconté son ouvrage…
Ou bien confiez la tâche aux femmes de votre équipe : Hélène, Marina, Sandra, Lydie, Graziella… qu’imagineriez-vous ?

Un panneau d’infos sur les grandes dates de l’histoire de l’émancipation des femmes ?

Une boîte à médias où l’on pourrait emprunter Virginia Woolf, Anne Sylvestre ou même (rêvons) Christine Delphy et Joanna Macy ?

Plus audacieuses, un topo sur l’anotomie clitoridienne et une installation audio qui ferait entendre à plusieurs voix (enregistrées localement) des extraits grand publics des Monologues du vagin ?

Une autre plaque, et une autre inauguration en tout cas sans doute, pour parfaire le processus au pluriel : inaugurer ainsi « les Voleuses », « joyeuses envolées » ou encore « À la volette »… ?

Tout cela ou d’autres directions dans vos préférences, ça n’a pas besoin de coûter cher : une décime mettons du salaire du sculpteur pourrait suffire à la créativité collective.

Avant d’en finir, je veux remercier ici ma compagne qui m’a aidé patiemment surtout à ajuster le projet.
C’est elle en effet qui a fourni le pagne aux couleurs de l’Afrique ou de la ruralité française (pour cette statue un peu blanche…)
Écoféministe radicale comme moi (c’est-à-dire un peu différentialiste mais non essentialiste, relativiste mais surtout anti-industrielle, en projet et en actes), elle me soutient au quotidien dans mon cheminement – et réciproquement. Je n’aurais sans doute pas pu aboutir l’histoire sans toi, chère amie.

Je remercie aussi la Grâce du ciel qui a bien voulu mettre la main avec moi autour de cette Nymphe (le tissu était pile à la taille, et il a suffi de faire un nœud), ainsi que toutes les femmes qui (à la suite de ma mère) ont cherché par où passer pour que je sois « un peu moins un connard », tout en restant « le moins salaud possible ».

Ne prenons pas l’art ni les symboles à la légère ! ils ont beaucoup de pouvoir, en fait, sur nos imaginaires. Et ceux-ci ont beaucoup de pouvoir sur nos vies. Parfois, il faut du temps…

J’ai conscience que je suis un homme blanc, plutôt hétérosexuel, adulte et intellectuel. Relativement riche, à peine genderfluid. Avec « mon » parcours, il me semble pourtant légitime et bon de poser tout ça. Est-ce que je me trompe ?

Mon acte est réversible, écologique et donc non-violent. Ce texte se veut attentif aussi.
Maintenant : « à votre tour ! »

Je tiens à disposition de qui pourrait en avoir besoin (pour un bon usage) les photos en haute définition. Ce n’est pas pour nuire à quiconque, mais bien au contraire pour que l’expérience puisse servir à d’autres, que je partage ainsi tout ça publiquement – et respectueusement de chacun-e, je crois.

Namaste, hasta sempre !
Salam, shalom, paix.
Amans

***

Notes

* Plus exactement :
le Consentement, 100 questions sur les interactions sexuelles (cf. www.infokiosques.net)
Rupture, replacer l’émancipation dans une perspective sécessionniste (cf. Simon ou l’onglet « Autres affiches et brochures » du blog www.lesuperflux.fr)
la Culture du narcissisme (cf. les Renseignements généreux)

** J’ai raconté une bonne part de cette histoire dans l’ébauche de recherche-action Contribution à une anthropologie de la cinquième république, en ligne ici. C’était un chantier en cours, je n’ai pas relu. La fin de l’histoire, je l’ai synthétisée sans aucun détail, en illustration d’une des sections du traité d’intelligence collective Sociocultures, mieux agir ensemble !?, que j’ai offert à sa sortie à la Commune.

*** L’aronde, asso et coop SAS, a été reprise par une nouvelle équipe extra, grâce à un processus de transmission non-notarié et non-spéculatif, sans doute une première en France. Ainsi le projet de tiers-lieu rural expérientiel que nous avions initié continue à cheminer vers son épanouissement.

**** Cher connard, Grasset 2022, est la plus grosse vente libraire de l’année.
& Faire fleurir l’avenir, L’aube 2021, est vraiment facile à lire aussi… #EducPop toujours !

+ Les Femen ont été évoquées par un pêcheur passé presque aussitôt sur les lieux… Cf. par exemple « qu’est-ce qui a le plus de valeur, l’art ou la vie ? », le Nouvel obs
Et sur la posture de militantE-chercheur, j’invite à lire le blog décroissant de Michel.
Je vous laisse compléter votre biblio en quelques clics, si bon vous semble ?

Une autre femme encore, en soutien sur cette démarche, a partagé ces deux liens :
– Dans la revue Esprit de Nature, une œuvre qui s’intitule Être à l’écoute de l’appel de la Nature.
– Écho avec la toile Femme en chemin de Gaïa Orion, écoféministe & artiste canadienne, reconnue aujourd’hui en France et aux Etats Unis.

#Nature #Féminisme #Art #Spiritualité

Le présent texte ainsi que les photos sont sous licence CC-by-NC.

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