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De la Bienveillance à la veillance ?

Une mini-mythologie du Bisounours

Roland Barthes, cet homme dont j’ai entendu dire beaucoup de bien, dont j’ai lu quelques chouettes pages il y a longtemps et dont je me délecterai peut-être quand je serai vieux : s’il était encore vivant lui centenaire alors bientôt, je suis sûr qu’il écrirait une mythologie du Bisounours. Comme il n’est plus de ce monde, on peut essayer de s’y coller nous aut’. Moi je ne me sens pas trop à la hauteur et puis j’ai plein d’autres chats à caresser… mais je crois que c’est important alors je vais quand même en donner vite fait quelques idées.

> Dès que tu as l’air de dire que les choses pourraient se faire simplement, qu’on peut faire confiance à nos capacités relationnelles et inventives plutôt qu’à une rigoureuse et vieillotte méthodo de projet, à un triste tableur excel, à une gouvernance bien sévèrement hiérarchique ou à une série de réunions longues et ennuyeuses pour s’organiser ou surmonter telle ou telle difficulté, dans beaucoup d’endroits il y a quelqu’un pour te traiter de « Bisounours ». Surtout dans un cadre de boulot bien sûr, parce que quand on travaille, on est là pour souffrir, c’est bien connu… mais même dans des assos militantes, des services publics ou des soirées entre ami-e-s, ça peut arriver. Et d’ailleurs, même si tu n’as encore rien dit, il y aura peut-être quelqu’un pour prendre les devants en disant que de toutes façons ça ne sert à rien de vouloir penser autrement parce qu’« on n’est pas chez les Bisounours ici ». Ben tiens.

> Ce « bisounours » est un concept réactionnaire, qui a même peut-être été forgé froidement exprès avec intelligence pour te nuire. Ce n’est pas un mot en tous cas qui est vraiment fait pour tes ami-e-s et toi, et pourtant parfois toi tu l’emploies !? Et ce faisant tu scies la branche où tu voulais pourtant te construire une si belle cabane.

> Ça m’énerve. Cette série au nom mielleux bêtifiant m’a l’air aussi pauvre que les derniers des jeux à fric ou les pubs pour lessives : c’est tellement injuste qu’elle gagne soudain une promo gratuite sur le dos des gens qui cherchent à construire un monde humain écosystémique crédible… Un monde où elles sont sinon absentes du moins réduites à des portions congrues, la TÉLÉ et la MARCHANDISATION, les deux premiers mots-clé que j’associais aux « bisounours » avant ce sinistre nouvel usage dont l’intention -entre autres- n’est rien moins que de ridiculiser l’amour.

> L’entreprise dont il s’agit ici est en effet très sérieuse : pour survivre encore quelques mois, quelques semaines, le Patriarcat Oligarchique Capitaliste* a absolument besoin du ridicule. Et s’il y a bien une chose qui est très très très dangereuse pour lui à très très très court terme, c’est bien l’amour, les bons sentiments, la joie et le bonheur humains partagés simplement entre humains, la fraternité, la sororité, l’idée selon laquelle si on veut bien y croire et bien y jouvrailler, (parce que certes c’est un ouvrage à remettre chaque jour sur le métier) il n’y a rien de plus chouette ni de plus important que les relations entre nous et tout. Alors, le POC au plus vite ridiculise tout ça, et y remet une bonne dose de NEC plus ultra (voir article précédent).

> La pratique de l’amour est révolutionnaire. Je parle bien ici d’amour, et non de libertinage ou de sirupeux ensemblages tièdes. Hélas « amour » est aussi un mot très imprécis et tordu dans tous les sens… Dans les belles amitiés ou dans des démarches collectives, je vois aujourd’hui plus souvent que dans les couples ce que j’entends par « pratique de l’amour ». Pour y penser plus tranquillement, (re)lis donc notre petite affiche sur ces « dix mots grecs »… ou voyage encore ailleurs (^;

> Tout ça est associé aussi je crois, de façon plus subtile, à un mouvement historique, parce que dans les années 60-70 déjà il y a eu beaucoup de gens qui ont abordé avec de nouveaux yeux les pratiques de l’amour. Beaucoup aussi les ont confondues avec du libertinage ou de fatigants ensemblages bavards, et ont nourri par là cette confusion. Mais pas tous, loin s’en faut : nombre de hippies ont associé d’emblée ou par la suite la responsabilité, la conscience (politique et/ou spirituelle) et bien sûr la compréhension au « Peace and Love ». Ces chemins-là, tantriques ou militants, étaient-ils moins spectaculaires ? Nous sommes-nous caché-e-s pour mieux aimer ? Pour prendre des forces et revenir à présent, nourris de nos expérimentations, ancrés et organisés ? En tout cas entre-temps la culture de masse a bien fait son travail : le baba cool est toujours une grande figure bouffonne, et les cheveux longs et les tissus colorés flèchent encore pour beaucoup l’incompétence… Quel renversement clown, quand on voit l’efficacité d’une rencontre autogérée permacole ou d’un camp climat et le gâchis de tant de conseils d’administration cravatés !

> Nous sommes très capables d’être à la fois radical-e-s concernant nos valeurs et nos désirs et souples, évolutif-ve-s, intelligent-e-s collectivement sur nos modes d’action. Nous pouvons ressentir amour et gratitude pour la Terre, la vie et l’humanité, et accueillir entre nous les dissensus et les conflits. Chercher ensemble à vivre pleinement les unes et à faire/laisser évoluer les autres, le tout de façon juste, et belle et bonne, pour qu’émerge le commun bien, c’est ça la pratique de l’amour. Vaste programme, eh ?

> Alors, s’il te plaît, bannis complètement ce mot « Bisounours » de ton vocabulaire, car la seule chose qui se cache derrière au fond, c’est le désespoir d’une idéologie mortifère. Tu peux parler de ton besoin d’équilibre, de cadre, de sécurité ou de repères, tu peux même parler de l’image un peu forte que tu crains de donner auprès de qui ne serait pas encore prêt si on va trop vite, si soudain on se rend compte qu’on fait ce dont on a toujours rêvé, si soudain on se sent vraiment vivant… mais s’il te plaît laisse les ours tranquilles, et ne me fais pas de bisous, je n’aime pas ça. Je préfère d’abord te serrer la main pour sentir prudemment ta chaleur, serrer mes paumes l’une contre l’autre devant mon coeur en signe de profond respect Namaste, ou me rapprocher de toi pour partager une accolade toute douce ou très franche, si je sens que nous sommes là tou-te-s deux et que nous sommes en confiance. Alors, tout ce qui fait nos êtres du bas en haut et du haut en bas, nos colonnes d’air et de vertèbres, elles se rapprocheront l’une de l’autre, comme deux corps humains sur Gaïa : tout cela sera simple et vrai, rien d’étranger, d’absurde ou de surnaturel… et que d’énergie !

Mais mais mais, me diras-tu, j’ai traité longuement du sous-titre et n’ai pas encore abordé le sujet essentiel de cet article, la Bienveillance ? Un autre mot fort à la mode, et connoté positivement dans différents milieux : on ne le rencontre pas que chez les ceusses qui (comme toi et moi) se « développent personnellement » (hihi) mais aussi dans les préconisations de l’éducation nationale ou dans les formations en management…

Eh bien, si, on en a parlé en fait : c’est pratiquement la même chose, juste avec des connotations opposées. Les « Bienveillant-e-s » sont de belles personnes, respectables et dont les avis sont sages et dignes d’attention, alors que la « Bisounourserie » est un fichu manque de réalisme économico-politique, quand même, soyons sérieux. Tu peux remplacer l’une par l’autre dans les contextes où tu les croises, tu verras, c’est un exercice mental rigolo. Drôle aussi de voir comment ces deux mots ont émergé en parallèle fortement ces dernières années.

Bon j’exagère un peu : il y a heureusement aussi des milieux où les deux termes sont tenus à peu près pareil en méfiance. Alors justement, quelques mots sur ce pourquoi il vaut mieux aussi prendre garde à cette bienveillance nôtre – même si celle-ci peut devenir, je crois, un levier très utile au sein des institutions, ce pourquoi je l’emploie assez volontiers, moi, aujourd’hui.

> « Veiller au bien » : quelle belle mission ! Mmm, tu vois bien cependant que dans l’histoire ça a pu produire pas mal de conneries. Pas besoin de remonter jusqu’aux croisades pour faire entendre que le bien est une notion toute relative, et c’ que ça veut dire au juste d’y veiller n’est pas forcément trop clair non plus. As-tu lu déjà « C’est pour ton bien » d’Alice Miller ? Sinon, ça peut valoir le détour.

> Veiller, je crois pas que ça veut dire « conseiller », « former », « orienter »… mais seulement plutôt prêter attention, être à l’écoute, l’oeil et l’esprit ouvert et disponible. Celles et ceux qui ont rencontré d’authentiques chercheur-euse-s en « CommunicationNonViolente » (quelle bizarre orthographe), mode relationnel dit aussi conscient, pacifiant, juste ou centré (pour échapper au copyright), ou encore d’autres humain-e-s engagé-e-s corps et âme dans cette fameuse pratique de l’amour, à travers la poésie ou le travail qui relie, les danses de la paix, quelque spiritualité ancienne ou nouvelle, ou encore simplement baigné-e-s au quotidien dans la nature et les éléments… Celles et ceux-là ont rencontré sans doute une telle attention, qui laisse s’exprimer ce qui doit s’exprimer, et qui peut, parfois, désarçonner celui qui monté sur de grands ch’vaux de colère ou d’arrogance, s’oublie lui-même et oublie d’où il vient… d’un mot d’esprit, le regard humide et brillant, avec humilité et compréhension (tiens la r’voilà).

> On n’avait pas dit que le truc vraiment fort du nouveau paradigme c’était de dépasser la dualité, d’intégrer la complexité ? Sortir d’une vision individualiste/altruiste pour capter qu’un juste égoïsme est juste la base d’un juste (éco-) systémisme par exemple, ou que les énergies contraires sont juste complémentaires (yin-yang), que le mal n’existe pas dans l’absolu, mais seulement dans tel et tel contexte la violence, la souffrance, la maladie, l’ennui, le détour : autant de chemins, à terme, de transformations ? Mais alors, pourquoi nous balancer de la bienveillance ? J’y vois encore une pernicieuse erreur de pensée positive. Souvent bien sympa voire utile même, les pensées positives à force de vouloir toujours mieux le bien cachent parfois les vraies tensions sous les tapis et ne les font pas disparaître pour autant, certes non. C’est avant qu’elles nous pètent au nez qu’il est bon de s’en apercevoir.

Il me semble évident à présent que pour être vraiment bienveillant il n’y a pas à chercher autre chose qu’à veiller, et que la malveillance n’est en fait rien d’autre qu’une non-veillance : une forme d’ignorance encore hélas. Cependant est-il besoin pour autant d’un concept de « veillance » ? Ben non, ça existe déjà : c’est ce que j’entends lorsque j’emploie le mot de « conscience ». Où je réalise que la pratique de l’amour, là, c’est au fond la même chose qu’une pratique de la conscience. Ouaah. Mais bon bientôt je vais dire que c’est aussi la même chose que la liberté et la justice et là on va me dire oui oui c’est ça et puis tout est dans tout et puis ya plus rien, allez au lit.

Je continuerai donc à utiliser le mot « bienveillance » quand ça m’arrange, tout en riant sous cape.

Merci d’avoir tout lu ! Ouah, c’était long dis donc ce que j’avais dans la tête là-dessus depuis un moment, avant même d’avoir vu sur le blog Persopolitique ce chouette article sur la gentillesse… c’est avec la lecture hier de N’oublie pas les chevaux écumants du passé de Christiane Singer, et après avoir joué jusqu’à l’épuisement ce week-end de juin avec plein d’enfants de 4 à 74 ans dans une fête à Dinan que j’ai trouvé le coeur à le formuler dans l’insomnie-là. A suivre j’espère, d’autres chroniques de transition performative, ludique et ouvrière !

(* le « POC » : ça fait sérieux ? non parce qu’au fond ça sonne creux :^)

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