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Co-écoutes formelles et sauvages

La co-écoute est une des (neuf) pratiques qui me semblent utiles pour construire la paix sur terre. Je l’ai présentée déjà ici et dans le traité Sociocultures (une bonne part du chapitre 2 en particulier et l’annexe 3 portent là-dessus), j’en ai parlé souvent par ailleurs ici et là, et on peut bien sûr se référer au site international pour savoir de quoi il s’agit.

Pour être plus précis, il me semble que pour construire la paix sur terre nous avons besoin aujourd’hui à la fois :
– de la pratique de la co-écoute formelle, au sein et en-dehors des différents réseaux de co-écoute (avec ou sans socialisations parallèles),
– des consciences que la co-écoute développe chez chacun-e, dans les relations et dans les communautés, au fil du temps,
– d’un usage plus « sauvage » des deux points précédents – quoi que mesuré autant que possible et avec attention.

Les théories sur lesquelles repose la co-écoute sont à la fois simples & lumineuses, et complexes, pleines de recoins et de développements. Comme la psychologie et l’histoire humaine… On peut s’en faire une idée par exemple en allant lire les articles du blog de Nadine, auxquels globalement je souscris (sauf sur certains points, que j’ai relevés en commentaires).

De mon côté, je partage ici des éléments évolutifs de réflexion : ce n’est évidemment pas la vérité mais seulement des balises de recherche. Bienvenue pour les commenter, les critiquer, y répondre afin de les améliorer etc. (comme toujours)

Note lexicale : La co-écoute a développé en même temps que sa théorie un certain nombre de concepts, dont certains reprennent des mots du langage courant (« dramatisation », « réalité », « détresse » etc.) avec une définition particulière, parfois très distincte de l’acception commune. Parfois je mets ces mots en italique ou entre guillemets, pour aider la compréhension. Si certains aspects du sens semblent obscurs, n’hésitez pas à questionner (via le formulaire dans l’onglet « commerce » par exemple : en l’occurrence c’est gratuit :^)

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Contredire les restimulations, affirmer notre réalité

Dans notre ouvrage de ré-émergence, nous pouvons parfois confondre contradiction et restimulation. Les deux processus sont souvent liés, étant purement et simplement contraires.

Est une « contradiction » selon la définition de la co-écoute tout ce qui vient contredire nos automatismes de détresse, ce qui s’oppose à leurs rigidités et à leur validité. Est une restimulation tout ce qui vient au contraire les renforcer. Dans les deux cas, le champ émotionnel est directement sollicité, mais de deux façons contraires : une contradiction facilite ou déclenche la décharge, une restimulation l’empêche, s’y oppose ou la contrarie.

Chacun des deux phénomènes a cependant tendance à déclencher l’autre, par opposition de phase (ce n’est pas ou pas seulement du fait du fameux « esprit de contradiction » qui modèle souvent notre humanité critique dans les sociétés occidentales, mais (aussi) d’un phénomène physique simple… là où ça se complique, c’est qu’un même stimulus peut contredire une détresse et en restimuler une autre… mais, « chaque chose en son temps »).

Nos automatismes de détresses, lorsqu’il ne sont ni contredits ni restimulés, fonctionnent dans l’ombre, en mode ronronnant, invisible, inconscient. Il est difficile alors de les sentir et de les défaire.

Lorsqu’ils sont contredits ou restimulés, au contraire ils se manifestent : c’est alors que nous avons du pouvoir sur eux. C’est en ce sens que nous pouvons avoir intérêt – à condition de bénéficier d’espaces efficaces et sûrs de décharge – à aller à la rencontre de ce qui nous restimule. Cette attitude peut en elle-même être une contradiction aux détresses d’impuissance et de repli sur soi.

Les phénomènes de restimulation et de contradiction ne sont bien sûr pas limités au champ de la co-écoute. Dans nos vies quotidiennes, plein de situations viennent contredire ou renforcer nos détresses – et cela, selon notre disponibilité de l’instant, notre « agilité émotionnelle » ou nos capacités à « encaisser » jusqu’à la prochaine séance, selon aussi les impératifs ou possibilités physiques et sociales d’exprimer ou de refouler les charges émotionnelles qui se présentent à nous à ces occasions.

À tout moment comme en séance de co-écoute, ce qui vient contredire une de nos détresses nous offre l’occasion de décharger les émotions qui sont à l’origine de cette détresse. Cependant, si lorsque cette occasion se présente, nous la laissons passer ou nous l’évitons et empêchons ainsi la décharge d’une façon ou d’une autre, il est probable que nous restimulons en fait cette détresse. Ainsi une contradiction « qui ne marche pas » peut contribuer à renforcer une détresse – non par elle-même, mais par ce que nous en faisons, en tant que sujets.

Il est important de nous rappeler ce dernier point, dans le contexte de la co-écoute : l’écoutant-e n’est pas dans la posture du sauveur, toutes ses (absences de) tentatives sont justes. C’est bien le / la client-e qui est responsable de sa ré-émergence (et de donner au besoin des indications à son écoutant-e).

Exemples : – Quelqu’une me dit sans ironie « c’est extra ce que tu as fait là », venant contredire chez moi une détresse de dépréciation et de non-fiabilité. Peut-être que je sens que je suis touché, que je pourrais pleurer et trembler un bon coup pour décharger cette détresse… mais quelque chose en moi s’y oppose, par exemple parce que j’ai peur des effets de cette décharge, ou bien une pensée vient me dire « ce n’est pas vrai, ce n’est pas sincère, c’est de la manipulation… » et je ravale mes larmes.
Je répond simplement « oui, mais ça aurait pu être mieux » ou bien « ce n’est pas vraiment grâce à moi ». Mon interlocutrice est un peu déçue, et la détresse de dépréciation et de non-fiabilité est renforcée chez moi.

– Je marche dans la nature et je me sens touchée par les présences des arbres, de la lumière du soleil ou des oiseaux etc. : tout soudain contredit une détresse de solitude et de repli sur soi, une bouffée de joie me donne envie de chanter à tue-tête, de courir en criant ou de me rouler dans l’herbe.
Mais tout cela me semble un peu ridicule ou puéril, ou encore j’ai peur de passer pour une folle, et je me retiens. La promenade commence à m’ennuyer, c’est l’heure de rentrer et la détresse de solitude et de repli sur soi est renforcée.

De même et à l’inverse, à tout moment comme dans une séance de co-écoute, tout ce qui vient réveiller un automatisme, toutes les situations qui restimulent une de nos détresses, provoquent dans notre corps une réaction dont nous pouvons avoir conscience. Si nous sommes assez vigilant-e-s et entraîné-e-s alors, grâce à la co-écoute et / ou grâce à d’autres pratiques de méditation, de mouvement, d’auto-empathie etc., nous pouvons noter « Ah ! je suis en train d’être restimulé-e, donc, il y a là un automatisme de détresse ! »

Si à ce moment même ou bien plus tard (selon ce qui semble juste et possible), nous prenons le contrepied de ce qui est en train de se passer, si nous formulons ce qui s’oppose juste à ce qu’on vient de nous dire (etc.), nous aurons une contradiction efficace.

Exemples : – Dans sa séance, un partenaire de co-écoute décharge sur un sujet qui me touche (sans que la restimulation atteigne le point où je doive interrompre sa séance). Tout en continuant à lui offrir une présence et un soutien de qualité, je garde dans un coin de mémoire la phrase ou l’attitude qui m’a restimulée.
Dans ma séance ensuite (ou dans une future séance, s’il semble qu’il peut y avoir un risque de contrarier sa ré-émergence en faisant référence à sa séance, ou même seulement en restant « dans le même thème ») je pourrai repartir de cela, en renversant les choses de la façon appropriée pour décharger la tension alors générée – et surtout, pour aller toucher avec cette direction la détresse plus profonde, au-delà.

– Je suis dans un groupe où tout le monde parle fort et vite en se coupant la parole, je sens de la tension et de l’incompréhension, ça me fait peur et nourrit mon désespoir concernant l’impossibilité de partager avec profondeur, de coopérer, d’en « placer une » avec suffisamment d’espace pour exprimer ma vision des choses, etc. : la situation vient restimuler une détresse d’impuissance et de haine de l’humanité.
Si je reste là et m’enferme dans le silence, le mépris et la désolation, ou si je pars discrètement sans rien dire, alors la détresse est renforcée. Si je parviens à écouter avec amour et être touché-e par les personnes en présence, ou bien si je me lève soudain et dis « bon, excusez-moi mais là, ça ne me convient pas du tout votre façon de parler ! » ou « Taisez-vous un peu s’il vous plaît ! Moi aussi j’ai des trucs à dire ! », je contredis la détresse – même si les personnes en présence accueillent cela sans bienveillance et que cela reste insuffisant au final.
Si les conséquences de ce dernier acte ne sont pas simples, de sorte qu’aussitôt après ça restimule des détresses chez moi dont je ne parviens plus à me dépêtrer, je pourrai ramener cette situation en séance de co-écoute.

Il vaut mieux faire en sorte de contredire les détresses dans des situations où la décharge est pleinement possible – c’est tout le sens des espaces de sécurité qu’offre la co-écoute. Souvent dans les interactions sociales conventionnelles, le fait de décharger risque de provoquer des restimulations fortes, et le bilan au final peut être plutôt défavorable.

Cependant, les normes évoluent et la conscience émotionnelle progresse, même en-dehors de la co-écoute. Il est de plus en plus souvent possible d’accueillir des décharges plus ou moins modérées dans certains espaces sociaux – en respectant avec suffisamment d’attention les limites de chacune des personnes en présence concernant les intensités émotionnelles et les besoins de réciprocité. Par ailleurs, nous pouvons nous rappeler que toutes les formes de vie nous soutiennent : s’éloigner des humain-e-s pour aller décharger en compagnie des êtres de nature est souvent possible.

Dans les deux cas il est bon de prévoir aussi de reprendre le fil de la décharge avec un-e co-écoutant-e (ou un-e allié-e raccord avec la théorie de co-écoute), de sorte de la compléter et de l’aboutir – et éviter ainsi de restimuler une détresse de frustration ou une détresse d’isolement, au final.

Quant à la réciprocité, rappelons-nous que nous sommes engagé-e-s en co-écoute dans une perspective de tranformation sociale et que parfois cela peut impliquer des processus non-réciproques (il y en a d’ailleurs plusieurs qui sont présentés dans la théorie : séances intensives, soutiens pratiques…), ou à la réciprocité approximative, du fait des déséquilibres dans les rapports d’oppression.

Attention cependant, ces processus ne peuvent être bénéfique qu’avec un consentement mutuel et éclairé :
– les postures de sauveur-euse-s contribuent aux mécanismes d’oppression – car le fait de se sentir obscurément redevable n’épanouit pas l’estime de soi et les capacités d’émancipation,
– les limites des autres sont à respecter parfois à la minute près – car les engagements varient du tout au tout, de même que les rythmes personnels des humain-e-s (et ce malgré les communs biologiques).

Enfin, nous pouvons garder à l’esprit que toute contradiction (des détresses) est en fait une affirmation : l’affirmation d’une réalité d’amour, de paix et d’intelligence.

L’existence réelle de cela que nous appelons « réalité » en co-écoute n’empêche certes pas ce que bien des gens appellent « réalité » d’être tout aussi considérable. Souvent ce que certaines personnes appellent « réalité commune » ou « principe de réalité » voire même « la dure réalité » n’est en effet qu’une façon résignée de regarder les humain-e-s englué-e-s dans leurs détresses.

Si nous pratiquons la co-écoute, c’est bien parce que nous croyons à la possibilité d’un monde de paix, d’intelligence et d’amour – un monde complexe, dont la réalité est changeante, pleine de contradictions peut-être… et en tout cas, très belle.

Toute restimulation est une tentative de renforcer un monde ou s’enchaînent les rapports d’oppression et où se trament les automatismes.
Pour contredire cela, nous pouvons affirmer encore et encore notre confiance dans la possibilité et même dans l’existence actuelle d’un monde humain libre de tout automatisme de détresse, avec le soutien de toutes les formes de vie.