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Œuvres oubliées

Comme tout le monde s’en doute (mais qui s’en rappelle ?)
Louis fut poète avant de savoir dire son propre nom.
Je recopie ici ses premiers textes sans y retoucher,
au fur et à mesure que je dépouille ses archives,
haïkus, sonnets, dans un désordre chronique et sans logiques,
sinon peut-être celles du Louis d’hui (et quand est-ce donc que j’écris ceci ?)

 

Minute du tégévé

Le soleil
cogne son grand coup du jour sur les pierres blanches de la maison
Les oiseaux s’en donnent à tue-tête

Nous sommes assis vous et moi immobiles
comme des pierres à la table qui contemplent le ciel
Il y a bien là-bas ce grondement qui vient
Nos yeux dans l’air se touchent non loin du goulot du calva, puis les regards
se croisent encore aussi quelque part au-dessus des rails à l’est

Pas de doute
Rien ne se désempare dans le paysage habitué

Le temps se ramasse comme un train approche
Le voilà qui surgit au fond du jardin
avec tous ses wagons
Toukoumtoukoum
Giouuuuuu
Vvvvv

Alors au ralenti
aspirer sa bouffée de temps présent
précipité dans la grande éprouvette du jour
étiré par le bruit du tonnerre – mécanique

En esprit dans l’œil du voyageur
qui justement aussi
nous voit dans un éclair – moment du paysage – pétrifiés sur la pierre de la terrasse
irréductibles altérités

Ou bien seront-ils trois peut-être qui nous aurons vu, les amoureux et l’assassin, la veuve, le riche marchand, la petite fille

Le train
s’en va

Sa rumeur s’est tue

Le retour de la paix bucolique est le bienvenu
Nous poursuivons notre conversation

 

 

Pieux mensonge à la mère mouillée

Cette odeur qu’a la terre après la pluie violente !
Je m’étais allongé sous un saule ondoyant ;
L’orage avait laissé la campagne tremblante ;
Restaient les théories de perles d’eau ployant

L’herbe jusqu’à la terre – ô mère, mère ardente !
As-tu bien vu ton fils, orgueilleux, outrageant ?
L’as-tu vu te souiller – et ta fille arrogante ?
L’yeuse de tous ses nœuds m’allait dévisageant…

Après la pluie, couché de tout mon long sur elle,
Halluciné, transi, noyé dans l’escarcelle,
Détrempé jusqu’aux os je la sentais encor

Bonne, prête au pardon, oui, bonne, prête à tout.
Nous abandonnerons cette ouvrageuse mort !
Je lui fis ce serment : nous jouerions le va-tout.

 

 

Rayer la mention

débris debout
Je n’ai pas perdu la main gauche, elle ressasse du chloroforme
mais il y a mieux à faire que de la gym
les vaincus ont sauté le dernier potentat
(il y avait beaucoup de grognements, de bêtise dans leur viol)

rature dès que ça va quelque part
triché : c’était une nymphomane
(on a le droit aux symboles ? qui fait les connections ici ?
ah merde encore une fois planté dans le sabbat
je savais bien qu’il fallait éviter les bouchons en cristal)

triché : c’était une gueule béante
et il y avait des autoroutes dedans qui brillaient

Non, ce que je peux faire de mieux
je ne veux pas
et ça n’est pas mieux

Je grincerai des dents toute ma vie, je serai comme ce pauvre type qui sait parfaitement que tout ce qu’il fait va de travers mais qui ne sait pas voir droit, et donc

« Finalement ce qui me plait là-dedans, »

Qu’est-ce que c’est donc un chalumeau pipé ? une grisette qui prie ?

« des bouts de mon poème »

ah mais foutez-le au paradis et tirez-en la chasse
on s’encombre de tant de crasses derrière les oreilles qu’à tout prendre on voudrait
attraper mal au cou en se coupant les doigts.

27 août

précipités dans l’épicerie de circonstance, je quémande des compléments de recette
beaucoup de vies toutes goudronnées
d’ici la mort
non                                          dressée comme un jeu de quille
la mort                     en acier

                                                           non

précipité dans l’épicerie
précise ton racolage externe eddie

quoi d’entropie dans le trop plein ? péter

rien de bien (mettre ici un mot de trop)
râclure de fond de vinaigrier : pendu dru comme à un citronnier
(exceptionnellement, pas de diérèse à vinaigrier, trois syllabes, comme dans gougnafier)
les branches tout le temps allongées c’est des pachas
prendre du pus répandu pur au pied du pendu
aux jupes du califat

on retravaillera dis dans les usines de crocs eddie ?

un de ces jours je le prendrai
(rayer la mention inutile) sous mon aile
fouiller loin, fouiller mieux – définir
pour les bébés mieux vaut tout puréfier
(la puréfaction des haricots, etc.)
il y avait de petites armoiries familiales qui rappelaient un peu les dessins que font en jouant les acides aminés accrochés aux deltas des lamelles des télescopes estropiés

et s’écrasent trente mètre plus bas
les petits tas de gens en patés réguliers

il faut reprendre à zéro les chimies barbares

 

 

quelque chose
m’échappe

(temps mort)

quelque chose
s’échappe
du monde

personne
n’en réchappe

 

 

Petits morceaux de temps perdu

il ouvrait grand les bras
pour mieux sentir le vent
de la vertu sur sa poitrine

elle court toujours
et n’arrive nulle part
toujours certaine qu’ell’ ne sera
nulle part heureuse de s’arrêter

***
trois frères de raison

le premier parade une cape violette
l’autre prend garde qu’on le voit
bien seul
le troisième
explique aux conseillers
pourquoi
ses frères sont prétentieux

(parmi les conseillers, il y en a un au moins qui n’écoute pas)

***
les fous s’effraient les uns les autres

***
brûle / tout ce qui brûle / sans résidu

***
beurre ordinaire
après avoir œuvré toute la nuit
au croissant de lune pali
le boulanger se rassit près de son pain

(rester assis : rester ainsi rassi)
À l’huis, le geôlier, lui, debout, boit.
(le geolier ne luit pas. Sa lampe à pétrole luit.)
(et loin de là sa fille, enjôleuse toujours, la gorge enrobée…
(la gorge non 🙂 la fille en robe est.)
(la lampée du geolier, elle, un pet de troll : il a piqué du Pisco à Pedro le drôle)

***
Les parapluies meurent
écartelés sur des trottoirs mouillés
pas un regret
seulement la rancœur les auréole encore

***
flèche pure du soleil dans nos cœurs descendus de l’ennui
je veux être au marché du monde gratuit
la foule court dans un grand cri au milieu de toutes les forêts jusqu’au delta du dernier fleuve, se jette dans les bris de l’eau en riant d’écume
on peut aspirer le bel air de l’éclipse
retrouver nos mots comme des cœurs si près de nos oreilles
les arbres nous portent à travers les saisons
je te tends la main à travers morts et marées
libre de passer parmi les foules
je prends cette main-là pour la soigner au fond des temps

(12/98)

***
Appeler une sculpture monumentale sur le coin d’une autoroute « action culturelle » pour que ce soit bien clair.

***
De la première décapitation considérée comme un choc esthétique

***
humain les yeux vidés, pâles, incompréhensibles,
encore une échelle à grimper derrière leurs yeux
je veux un homme sage comme un livre
et qui sache les grandes joies silencieuses
où nulle ombre ne peut croire

pas de pognon : pas de pognon : pas de pognon non
des pognes des empoignades
des fringales des gouttes d’eau : la pluie

(04/01)

***
toutes ces choses que j’ai          affaires
parmi les milliers de âmes
de pieds de bouches
ces milliers de

je sèche et je sue et je sèche et je m’essuie
et je tourne des milliers de fois mes yeux
(et d’autres)                                     sur eux-même *
en attendant le prochain orage

où je gaspillerai
toutes ces choses que j’ai

***
* je tourne mes milliers d’yeux sur eux-mêmes
je tourne ces milliers de fois les yeux
mes milliers de fois tournent mes yeux
ces yeux ou d’autres
(…)

***
la bouche et les pieds
la bouche et les pieds c’est la lumière
la bouche c’est la lumière
la bouche la bouche la bouche
la bouche et les pieds
les pieds c’est la lumière
les pieds (c’est) la lumière
la lumière que marchent les pieds
la lumière qui sort de la bouche
la lumière que dansent les pieds
la lumière qui entre dans la bouche
les pieds les pieds les pieds
les pieds qui caressent la lumière
la lumière qui ouvre la bouche
la bouche qui embrasse les pieds
la bouche qui parle la lumière
les pieds qui offrent la bouche
les pieds qui désirent la lumière
la lumière qui crie dans la bouche
la lumière qui rit dans la bouche
la bouche la bouche la bouche
la bouche et les pieds
la bouche et les pieds
la bouche et les pieds c’est la lumière

***
dire une vraie sorcière : avec tout le danger
qu’il y a, comme en rêve, à la
rencontrer : car elle vole vraiment sur
un balai et fréquente Satan
(trop de travail)

***
noyé dans l’éther
le cœur délétère
se dégorge et déterre
mais sans un cri
la poulie des abîmes

(05/00)

***
Je considère un énorme radis. Est-ce que c’est bon ? Très amer, j’en goûte un bout, très amer. Sur le point de le jeter on me suggère de goûter l’autre bout.

***
j’ai du territoire dans la bouche
l’eau gmente
***
qui se crispe dans le pli ?
c’est lui ? c’est lui ! c’est lui
haro ! Haro jusqu’à l’avoir embroché – Hourra !
hourra !
Il n’avait qu’à rire avant
et pas tomber pire pendant après

quoi qu’tu dises
où qu’tu penses
sur quoi qu’tu chies
quelle que soit celle que t’encenses
tu l’as déjà dit !
tu l’as déjà dit !
***

et pourtant
depuis des années immobiles tu
t’es tu
toi
et
et
et
tu
t’es
tué
tuer
et
pourtant
troué

[…]

 

 

Vendanges précoces (extraits)

je suis le véritable imposteur

l’action s’échappe entre mes doigts d’eau

***

(le langage que nous sommes (ça et moi))

***

« L’année dernière, je conçus le liminaire.
Comme il m’encombrait, je commençais par le laisser traîner dans mon salon, en le recouvrant d’un tissu chamarré afin qu’il n’éblouisse pas mes amis – et je le sentais pudique.
Néanmoins il accepta patiemment la situation et reçut de remarques élogieuses.
Quand il eut regagné des proportions modestes je pus le garder avec moi de nouveau, il bourdonnait avec beaucoup de sollicitude. Il put même réciter l’alphabet grec.
Quant à moi, je le trouvai désormais amoindri. J’entrepris donc de lui construire une grande boîte.
L’encombrement qu’elle représente aujourd’hui dépasse toutes les proportions. »

***
un poumon saignant dans un champ de tabac

***

Le plaisir indéfectible qu’il y a à vivre ne peut pas être l’enthousiasme lié à la prise de conscience d’un état, mais plutôt la jubilation toujours neuve de comprendre les autres vivre au travers de mille détails subtils saisis et acceptés, jubilation qui demeurerait contemplative si l’on ne pouvait se (com)prendre soi-même comme un autre, un des vivants : alors vien le plaisir véritable de l’action relative.

***

de l’autre côté des sens il y a des absences traversées d’esprit sans os

***

quand on entend la route depuis les maisons
entend-on les maisons depuis la route ?

***

mais s’il tendit l’autre joue c’était peut-être
une invitation à la caresse ?

***

alternatif n’est pas discontinu
il y a une continuité dans l’alternatif
simplement il y a des hauts et des bas
simplement non, pas simplement

pas courant en plus ou mois régulier voltage
mais furies et désespoirs
l’électricité humaine où c’est pas seulement
la tension
mais aussi l’intensité et la puissance
la fièvre et le mouvement, la conduction et
l’in-(duction)
qui sont
alternatif

***

quand une tête tourne elle est empêchée
par la peur et le cou

***

Deux servantes semblablement constituées
l’une paresse tout le jour
l’autre écope de tous les travaux
sinon lorsqu’une seule n’y suffit pas.

***

« le théâtre est là où il n’y a déjà plus personne pour l’attendre »
Botto Straub, dans mon rêve

l’ennui, c’est quand on n’a plus envie
de poser  les pieds
ou de sortir de la bouche

***

l’eau coule sous les ponts
au fond
beaucoup moins vite que
dans nos veines

encore que
le sang dit-on
se glace

***

rien
ne brûle sans résidu dans l’âme

sauf cela
dont nous
sommes le combustible joyeux
le plus traversé de trous
trompette du dieu

 

 

Ouvrage

D’un moment à l’autre
cent mille et cent fois toujours sur le métier

tissé d’amour, de brûlures, de repos
fils de nos âmes
l’ouvrage traverse encore la
même présence

Ô Déesse !
Chante le vertige de toutes nos relations
Cet homme du staff, un vieux clou, la coccinelle
la camarade encagoulée, le romarin, une chatte gestante
le moisi, le caillou, le bruit de l’eau qui coule partout :
réel orchestre fabuleux !

où l’acte et le silence ouvrent tes yeux
regard inouï
équanime comme une coulée de lave
doux comme un nid d’abeille
étoile qui file juste à présent !

J’écoute encore
j’ajuste encore le mouvement

 

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